Médecin écrivain voyageur

  LA CANICULE DE JUILLET 2006

          C’est la canicule à Arles. Au prieuré Notre Dame des Champs à Bouchaud, les journées se passent à l’ombre, derrière les volets clos ou sous les platanes. Dans la chapelle, dix moines bénédictins chantent des psaumes en français à 7 heures du matin pendant 30 minutes. A Bouchaud, la règle de Saint-Benoît est allégée, ce sont des moines de santé fragile.

 Ils portent beau dans leur robe de bure, couleur caramel, une large ceinture de cuir autour des reins et un grand capuchon. Il y en a un qui aime l’avoir sur les yeux, cela me fait penser à une peinture espagnole de Zurbaran ou de Murillo.

  Après ça, je fais mon heure de marche rapide, pas trop quand même car je bavarde avec un compagnon de l’atelier d’écriture, le temps de mettre en marche les endorphines, ces hormones du plaisir libérées dans l’effort et apparentées à la famille de la morphine. Elles font mincir et mangent les graisses. C’est pourquoi les randonneurs, ceux qui font du trekking ont des corps secs. Ce n’est  pas seulement à cause des calories brûlées. Ça, on ne le savait pas il y a dix ou vingt ans.

 Je prends un petit café avant le galop d’écriture, un petit poison reconnu comme tel par notre organisme, ce qui va libérer l’adrénaline, l’hormone de l’urgence. Elle va être lâchée et mise en circulation. Adieu douleur et somnolence, bonjour éveil, vigilance et dynamisme pour se lancer dans les tâches…et  dans les exercices d’écriture.

         Avant, j’avais bu mon thé vert si riche en catéchine. Cette panacée de la nature cicatrise les cœurs blessés, dégage les embouteillages de nos vaisseaux et chasse les poussières se déposant çà et là sur notre organisme.

         A la fin du stage d’écriture, je suis tenté de rester dans cette oasis de tranquillité. Les moines sont amicaux et ouverts. En revanche les nuits dans les chambrettes, sans ventilateur sont étouffantes. J’ai passé quatre nuits presque sans dormir et j’ai la force de partir. Je téléphone à un couple d’amis à Alès, ils me disent que là-haut, à 200 mètres d’altitude environ, il n’y a pas de moustiques et que leur maison à la campagne est bien ventilée… et qu’il y a des trains directs depuis Arles. La gentillesse de Jean-Christophe, mon ami maître d’écriture, me conduit à la gare d’Arles. Il n’y a que 80 kilomètres pour Alès et je repense au temps de mes études où je traversais l’Europe en auto-stop, à l’époque épique de mes épopées d’étudiant. Il y a effectivement un train direct à 13 H 04 et un seul, c’est le CEVENOL, Marseille Clermont-Ferrand Paris. Chic ! J’aurai le temps d’aller voir et visiter les Alyscamps, ces alignements funéraires romains qui étaient en photo dans mon livre de latin en 6ème et qui ont été célébré et peints magnifiquement par Van Gogh. Je contourne la ville moyenâgeuse par la droite, longe un canal d’adduction dont les eaux bouillonnent car elles passent en U sous une voie de chemin de fer désaffectée et la route qui longe les Alyscamps.

         Des sarcophages par centaines bordent une allée. Derrière ceux-ci, il y a de grands arbres ensuite la ville, tout près. Dans le fond de cette allée, de belles ruine d’une église romane un peu enterrée. Etait-ce une crypte ?

 Il y a un groupe d’adolescentes Nord-Américaines qui photographient et apprécient la fraîcheur, les autres sont des Hispaniques, des Italiens, des Asiatiques. Je suis le seul francophone. Les jardiniers sont nord-africains et par groupe de trois, ils font la conversation, appuyés sur leur râteau ou sur leur pelle. J’ai trouvé une place à l’ombre pour m’asseoir le temps de lire la page « Sciences et Médecine » du Figaro…

Au retour, j’entre dans la vieille ville et longe les arènes. Une partie de ces arènes est restaurée à neuf. Ce très beau travail peut surprendre ou choquer mis à côté des pierres mangées par le temps ! C’est qu’elles furent neuves un jour, ces arènes, il y aura bientôt 2000 ans. Cela me fait penser à quelques dents magnifiques en céramique implantées dans une bouche à côté de vieux chicots.

 Il me reste juste le temps de m’asseoir sous les platanes sur une place avec  vue sur une porte antique de la ville, porte élargie pour que les  automobiles puissent pénétrer dans les murs du Moyen-Age… et de me nourrir d’une assiette de harengs, ce poisson qui a fait la richesse d’Amsterdam au XVIème siècle, joyau du patrimoine pour ceux qui en maîtrisèrent la pêche. Grâce à la richesse en Omega 3, ce poisson bleu  a donné santé et robustesse au peuple batave de la Hollande. A l’époque, ils mangeaient les Omega 3 sans le savoir tout comme M. Jourdain, le héros du Bourgeois Gentilhomme de Molière,  faisait de la prose, lui aussi, sans le savoir. Aujourd’hui, nous savons que les poissons bleus se nourrissent de phytoplanctons ton- ton (pour les poètes), véritables artisans de la synthèse marine de cet acide gras indispensable pour nos neurones, anti-dépresseur majeur dont l’efficacité a été prouvée dans les dépressions graves des enfants de 10 à 11 ans.

Les Omega 3 ne sont pas synthétisés par les animaux. Ils sont dans les poissons et les viandes des animaux qui s’en nourrissent. Sur la terre, les plus riches sont l’herbe, le lin, le colza et la mâche. Les saumons, poulets  bovins d’élevage engraissés aux granulés, céréales et soja n’en contiendront pas. Aïe Aïe, Aïe ! Combien de gens consomment des saumons d’élevage en croyant que c’est une alimentation nutritive contenant ces fameux et précieux acides gras indispensables ? Trompés qu’ils sont par les appellations : saumons d’Ecosse, saumons d’Irlande, saumons de Norvège qui proviennent des fermes marines dans les pays respectifs. Quand sont arrivés récemment des saumons BIO, il faudra vérifier s’ils ont été engraissés avec des Oméga 3 et de quelle provenance. Mon enquête se poursuit.

Mon assiette de harengs avec pommes de terre à l’huile est arrosée d’une bière à la pression, bière encore vivante à la différence de celles en bouteille qui ont été pasteurisées et stérilisées et qui ne contiennent plus d’enzymes, ces catalyseurs des réactions chimiques qui évitent eux aussi aux divers déchets et poussières alimentaires de se sédimenter et de se déposer dans notre organisme. La maladie de Parkinson ne serait-elle pas due à un encrassement de nos neurones et en particulier des noyaux gris du cerveau,  dû justement, à ce manque d’enzymes, tous détruits par chauffage des aliments à plus de 55° pour leur pasteurisation ?

                                               *

         Le billet de chemin de fer pour Alès me coûte 6 euros. Je suis installé dans le train. Passe le marchand ambulant de boissons chaudes et fraîches, il y a trente minutes pour le trajet et vingt minutes d’arrêt technique à Nîmes avec changement de sens de la motrice diesel. De plus, elle y sera doublée. Le CEVENOL s’apprête à monter une rampe à plus de 1 200 mètres d’altitude en Lozère et a franchir la crête des Cévennes qui ceint de sa géologie le Sud et l’Est du Massif Central jusqu’au Beaujolais. L’étape Arlésienne va me permettre de faire ma première nuit normale de sommeil depuis une semaine, et aussi de retrouver un couple d’amis pas vus depuis quatre ans.

Je demande à Didier, kinésithérapeute que j’ai rencontré dans la formation d’hypnose ericsonnienne une séance de soin pour mon ventre devenu si irritable que toutes les décisions et micro-contrariétés s’opèrent douloureusement et dans la mauvaise odeur de ma tripe trop sensible. Il s’agit de redonner à ce cerveau primitif qui est dans le ventre sa juste place et qu’il arrête de me tyranniser.

 Je suis content de voir qu’ils se sont allégés de 8 kg chacun grâce à la chélidoine, aux bio-chromes et davantage de fruits et légumes. Pour ma part, la chélidoine, je la prends chez Weleda : Choléodoron* et j’en ai qui pousse sur la jardinière côté nord de mon balcon. C’est une plante avec des petites fleurs jaunes et des feuilles arrondies polylobées. Quand on casse une tige, il en sort un lait de couleur rouille orangée. Ce lait est très efficace dans le traitement des verrues, ce qui lui a valu d’être appelée l’herbe à verrues.

 Il y a aussi la petite nièce, Léa, qui a deux ans et qui est en vacances ; elle est tonique, jolie, gaie et pourtant, elle tousse encore après une ancienne bronchiolite. De plus, elle a des diarrhées et des besoins urinaires trop fréquents. Je la magnétise, assise sur les genoux de sa tante et… je feins de m’offusquer. « Comment se fait-il qu’elle ne prenne pas d’homéopathie ? Ca marche si bien sur presque tous les nourrissons ! » Le lendemain, ils me demandent une prescription ; c’est ce que j’attendais. Le  midi, je les remercie de leur accueil dans un restaurant, je sors mon nez de ma poche, celui de clown et dans la salle comble, je fais la poule devant Léa. Le succès est garanti surtout aux tables voisines où j’ai capté très fort. Salut tout le monde ! Je vais payer le déjeuner avec le nez rouge retenu par un élastique autour du cou. Didier me conduit à la gare, le train CEVENOL est à 14 H 32, et j’ai juste 10 minutes pour acheter le billet. Il n’y a qu’un train par jour. On m’a  annoncé que c’est la dernière année de la ligne nationale Marseille Clermont-Ferrand Paris car elle est grandement déficitaire. Quand j’achète mon billet pour Paris, l’employé me demande pour quelle heure ? Je dis « le prochain »car le train est dans 5 minutes et j’ai mon sac sur le dos . Il me dit qu’il arrive à 19 heures à Paris alors que je croyais arriver vers 23 heures ! Tiens, c’est plus rapide que prévu. Il me dit aussi qu’il n’y a plus que des réductions 25 % pour les seniors, c’est étonnant pour un train presque vide ! Dans l’empressement, je ne relève pas. Ouf ,je suis sur le quai…et j’allais oublier de composter. Je sors le billet, le train entre en gare et zut-zut, il m’a fait un billet via Nîmes par le TGV ! Je comprends le prix élevé et sa remarque sur les horaires…. Pour l’employé de la SNCF, le CEVENOL est déjà enterré.

Sur le quai, un jeune homme me semble malade ou drogué, il jette ses emballages sur la voie, il a les yeux tournés vers le bas, les genoux sont raides, il n’est pas au sol. En un mot, il n’a pas l’air sur terre.

Le convoi arrive. Deux motrices diesel tirent une dizaine de wagons ouagons comme disent les ouallons (Wallons). Je pose mon sac. Deux enfants genre criquets saturent mes tympans, je change de rame, ouf ce wagon est vide ! Mais rapidement je comprends pourquoi ; c’est que la climatisation est en panne. Dehors, il fait 42 degrés. Mon rêve de trans-mongolien et de trans-sibérien  pourrait bien rester un rêve car j’appréhende déjà les dix heures de ce voyage. Ca y est, ça roule.

Une tour carrée à gauche nous montre que l’histoire des XI ou XIIèmes siècles est encore présente… puis un éperon rocheux avec une bastide, grande bâtisse carrée avec une tour ronde à chaque angle. A l’arrière de cette sorte de navire de guerre dans les terres, encore une tour carrée .Le paysage défile pour alimenter le  «  fil de la plume ». Maintenant, intacte, défile devant mes yeux une colline couverte de forêt  tout comme au premier jour bien verte et toute arborée.

 Quand avons-nous quitté l’espace méditerranéen ? Le premier arrêt se nomme Grand Combe la Pise. A la sortie du village, il y a un plan d’eau aménagé pour le tourisme.

 Le Massif Central, c’est le tiers de la surface de la France avec seulement 5 % de sa population. J’aime  suggérer cette destination touristique aux amis, particulièrement aux étrangers pour la richesse des attractions historiques, géologiques, gastronomiques, aquatiques, sportives, volcaniques, spirituelles et linguistiques. La langue d’Oc, la langue de l’Occitanie développée et accomplie avant le français, parlée dans trente-deux départements et étudiée dans les universités en Allemagne et même au Japon, c’est la langue des troubadours et trouvères, de ceux qui trouvèrent la poésie, elle se situe à la jonction entre l’Espagne musulmane et la langue d’Oïl du Nord, au Xème siècle.

Ce soir, je serai à Paris à 23 H 15. Tout en douceur, sur la voie unique, la longue chenille est visible dans les courbes à faibles rayons. La voix dans le haut parleur annonce Genolhac. Un viaduc en pierre promène ses arceaux dans une courbe à gauche, je revois notre train dans le virage suivant, j’ai envie de dire train de sénateur tant il avance au ralenti. Je suis bercé et peut-être que je m’endormirais si le paysage ne changeait pas à chaque instant. En-dessous de nous, des baigneurs s’ébattent dans un petit gour (point d’eau dans un creux volcanique). Les viaducs se succèdent. C’est un joli travail des hommes en harmonie avec leur monde. Les pierres de construction viennent de ces montagnes. Nous partons à l’assaut de la chaîne des Cévennes, nous sommes dans une tranchée de pierres schisteuses, celles qui ressemblent aux ardoises. La chaleur du soleil  à travers les vitres me fait transpirer de la tête au  cou. A Genolhac, le wagon se vide, je suis seul, je tire tous les rideaux sauf celui de votre serviteur. Le contrôleur vient annoncer que la climatisation marche dans le wagon d’à côté, celui que j’avais déserté à cause des petites voix aiguës et infatigables. Dans la gare de Genolhac, je peux enfin voir où se met la lettre H, juste après le L. La marquise métallique de la gare a été repeinte en ocre jaune, joli tableau. Après le départ, nous longeons un petit potager en contre-bas de la voie de chemin de fer où il y a une « maison cheminotte » fermée. Il fait chaud malgré les nombreux tunnels. Je me mets à rêver d’un arrêt baignade de 30 à 60 minutes. Ca fait du bien de rêver quand il fait si chaud. Au lieu de fermer cette ligne, ne pourraient-ils pas combiner un train mixte de transport et de tourisme. Je comprends que la SNCF perde de l’argent avec ce train puisque je suis seul dans le wagon. Mais pourquoi dix voitures avec deux motrices ? Nous longeons le bord gauche d’une vallée en V, j’imagine l’arrivée de nos ancêtres dans les premiers jours de l’humanité, il y a 3 ou 400 000 ans. Le spectacle continue.  Il y a maintenant une colline zébrée d’une route ascensionnelle. De combien sommes-nous montés ? Je vois une succession de plusieurs sommets arrondis dans le lointain. Nous arrivons à Villefort, il y a une petite grue rouillée comme figée dans les glaces avec un écriteau en hommage aux cheminots de la ligne du CEVENOL 1870-1895, les héros de la construction de ces ouvrages à la fin du second empire. Encore un viaduc sur un plan d’eau, probablement un réservoir, bien plein avec au milieu un carré flottant avec des sous-carrés qui le divisent, cela m’évoque une ferme piscicole.

Le ciel est blanc et voilé avec aussi du bleu. Apparaissent des roches pelées avant un nouveau tunnel. C’est comme des diapositives. Maintenant, c’est de nouveau une vallée verte érodée vers le haut, avec un seul poteau électrique désaffecté.

En cette fin de juillet, les autoroutes sont embouteillées, les aéroports sont surchargés ainsi que les avions pour aller où ? Quand je pense que ce train va disparaître, c’est : « Venise va mourir » chanté par Frida Boccara ou la musique de Mahler dans « Mort à Venise » qui me viennent à l’esprit et dans le cœur. Tiens, ce sont maintenant de grandes fougères ! Aurions-nous passé un col ? Une maman randonneuse que je n’avais pas vue monter dans la voiture du train s’énerve avec ses deux pré-adolescents : « vous êtes fous de vous battre alors qu’il fait 40° ! » Nous arrivons à la gare de la Bastide Saint Laurent. Il y a un changement possible pour Mende, chef-lieu de la Lozère. On croise le CEVENOL descendant, on est bien au sommet de notre voyage, le « coupais » en patois cauchois. Un agent de la SNCF nous distribue des bouteilles d’eau fraîche. Dehors, il y a eu une ondée, je respire l’air depuis le marche-pied du train jusqu’à ce que le chef de quai me demande si je monte ou si je descends ? Et nous voilà repartis, nous traversons un champ de céréales pas encore récoltées, je vois le bâtiment de la colonie de vacances : « l’espoir de Nîmes », grande bâtisse jaune d’or délavé et à côté, il y a la colonie Sainte Barbe.

Les deux garçonnets continuent à jouer des mains et agacent leur mère qui n’a vraiment pas besoin de ça tant sa mine est fatiguée. Encore des gens qui se baignent, et encore le rêve de l’étape fraîcheur à suggérer à la SEUNEUCEUFEU (la SNCF). Le spectacle historique continue, c’est maintenant une tour carrée large, ouvragée, raffinée, richesse d’une époque. Et là une entrée gothique isolée, au milieu de la nature. Prochain arrêt, Langogne. Il y a des caravanes au bord de l’eau. Nos quatre randonneurs descendent car la maman avait un troisième garçon. J’ai le temps de signaler le magnifique film québécois C.R.A.Z.Y. à la dame. Ce film relate l’histoire d’une famille du Canada, de classe moyenne aisée, traditionnelle sans plus et catholique où les cinq garçons vont recevoir de plein fouet la grande mutation de civilisation du monde occidental de la fin des années 60 et encore davantage dans le nouveau monde. Les parents plutôt ouverts à la modernité vont vivre une sorte de tsunami avec leur cinq fils qu’ils essaient de suivre et de comprendre …douloureusement.

Le train continue son chemin. A quoi pouvait servir ce grand bâtiment désaffecté avec une bonne toiture, du solide ? Le support d’arrivée électrique avec ses antiques « tasses » en porcelaine n’a plus de fil. Je suis de nouveau seul dans le wagon. La grue identique à celle que j’ai vue tout à l’heure complètement rouillée a été repeinte en vert tendre pour faire joli avec les roues dentées en rose bonbon. Là, des stocks de troncs d’arbres, des pins couleur vert cérusé. Est-ce le résultat de la grande tempête du 26/12/99 ?

Deux pêcheurs debout au milieu de l’eau de la rivière sont sous un pont métallique qui se sépare de nous doucement…

Une fantaisie géologique : des spirales dans la roche à droite. Nous suivons un cours d’eau large peu profond, trop peu pour des kayaks, ça coule vers le nord et Paris : c’est probablement l’Allier. Je me remémore mon stage d’initiation au kayak, il y a vingt ans dans les gorges de cette même rivière que j’ai descendues le dernier jour alors que je ne savais pas eskimoter.  C’est une rivière de niveau 3 en mesure de difficulté qui en compte 6, c’est la seule du Massif Central qui a assez d’eau en plein été pour cette pratique. Dans le kayak, on a une jupe autour de la taille pour étanchéifier le trou dans lequel s’enfoncent les jambes et le bassin. Plusieurs fois je me suis retourné et j’ai dû m’extirper, traîner le bateau en plastique rempli d’eau sur la berge, le vider avant de repartir et passer dans les rapides. Dans les gorges, il y a un passage d’une dizaine de kilomètres sans route ni chemin sauf la voie SNCF du CEVENOL et des TER. Une chance car en cas d’accident grave pour remonter un blessé jusqu’à Monistrol d’Allier il était prévu que le train s’arrête pour l’évacuer !

Voilà deux pneumatiques bizarres, sur la rivière, comme deux gros crayons reliés par un habitacle pour deux rameurs. Couleurs vives, casques, gilets de sauvetage, ils s’amusent dans les rapides. Je ne verrai pas de kayaks, manque-t-il d’eau ? Encore une belle plage de sable. C’est une obsession, cette envie de me tremper dans l’eau alors que la température dans le wagon ne cesse de monter d’autant plus que je vois au bord de cette plage, des bronzeurs et des baigneurs. Soudain, apparaît une route en surplomb à droite, nous sommes à Chapeauroux. Le train passe d’un côté à l’autre de la rivière tout comme la route et cela dessine une double hélice comme sur le caducée des médecins ou encore l’ADN, l’Acide Désoxyribo Nucléique  entre le train, la rivière et la route. Entrelacs touristico-médico-amoureux. Des orgues basaltiques nous chantent en silence que nous sommes dans un pays volcanique. Entre la voie de chemin de fer et la montagne taillée, des clôtures hautes de deux étages préviennent des chutes de rochers sur la voie… Première strie d’eau sur la vitre, zébrures, estafilades. Que va-t-il se passer ? Va-t-il pleuvoir ?

  *

 « Un médecin est demandé en dernière voiture. » Mon cahier à la main, je traverse la succession des voitures, ça dort partout. Dans un compartiment, une jeune fille en short est allongée tête vers le vide, endormie, très détendue et laisse voir un slip rayé multicolore entre-jambes qui laisse échapper sur le côté des duvets clairs. Spectacle bouleversant. Etymologie : la boule, la tête versée vers le bas.

Je continue mon cheminement vers l’arrière du train et je pense au jeune homme malade probablement « drogué » monté dans le train en même temps que moi à Alès et qui souffre peut-être d’une crise de manque. Il y a un attroupement. Deux hommes en bleu SNCF. On m’annonce qu’une femme enceinte a perdu ses eaux, elle a un sac de vomi transparent à la main car sa gamine de deux ans avait la gastro. Elle broie du noir, j’examine sommairement, il n’y a pas de contractures, elle n’a pas mal, les eaux au sol sont abondantes.  Je demande à être en tête à tête. Elle est enceinte de 7 mois et 10 jours. « Les poumons ne sont pas finis ! », me dit-elle. A force de tant de lectures, elle se raconte un mauvais film. J’apprends qu’elle va à Clermont-Ferrand où l’attendent son mari et ses beaux-parents. C’est à deux heures de là. La SNCF me met en contact avec le SAMU. La SNCF préférerait l’évacuer mais ni elle ni moi n’y voyons d’intérêt. Il vaut mieux un spécialiste au centre hospitalier universitaire de la capitale régionale. Je lui donne Ignacia, le remède féminin par excellenceque j’ai par hasard dans une des poches de mon gilet de pêche et China, le remède homéopathique des pertes abondantes de liquide. Après lui avoir dit d’essayer d’attendre l’accouchement encore quelques jours, je lui laisse ma carte et je retourne à ma place en me tenant à sa disposition. Tout à coup, son visage s’anime et s’illumine, elle lève les yeux vers moi et me demande : « est-ce dans vos habitudes de médecin de consulter avec un nez rouge ? ». Vous avez compris, j’avais gardé mon nez autour du cou depuis le repas avec Léa.

Et je pense, je repense encore et je répète que je déconseille formellement les grands voyages aux femmes enceintes, voiture, avion, train car la moitié des naissances en France se font avant terme ! Ce n’est pas la seule cause, il y a la cigarette que le quart des fumeuses continue. De plus, il y a eu le facteur aggravant de la canicule.

                                               *

5 H 15, Langeac, voilà l’endroit des gorges de l’Allier où j’ai pratiqué le kayak. Nous traversons Monistrol d’Allier sans arrêt. Après cela, le paysage est dans un monde « plus civilisé », le train est plus rapide, je me repose. A Clermont-Ferrand, 40 minutes d’arrêt, un comité d’accueil nous attend, la famille, le SAMU, les pompiers, je laisse mon sac dans la voiture, notre train s’accroche à celui qui vient de Béziers par Millau et le viaduc de Gabarit construit par Eiffel avant la Tour Eiffel. J’ai juste le temps d’avaler un sandwich et de faire un contact téléphonique avec Paris. Le voyage final est encore plus rapide. A 9 H 30, la nuit tombe, je suis épuisé, je me recroqueville sur la banquette deux places, un pied calé sur un accoudoir et la tête sur l’autre. Immobile jusqu’à 11 heures, je m’assoupis. Quand je me redresse, j’ai le temps de lire Brunoy dont nous venons de traverser la gare. Nous sommes à 15 minutes de Paris où je suis attendu.

 J’aurai le plaisir de conduire sur les grands boulevards et de rentrer à la maison.

 Je ne sais pas si vous êtes comme moi, j’aime rentrer à mon domicile au retour de voyages.

  Epilogue

 1) Quelques jours plus tard, dans le train Paris – Toulon, ma place est occupée…  par  un collègue médecin comme par hasard. Il a pris ses billets par Internet idTGV. Sa place est dans l’autre rame de TGV. Il est chirurgien-gynécologue. Je lui parle de l’épisode de cette femme enceinte dans le précédent voyage et il me dit que l’accouchement ne peut pas être différé de plus de deux jours et qu’il faut donner des antibiotiques à moins que la perte des eaux n’ait pas été complète…

 2) Deux mois plus tard, je reçois une carte postale avec la photo de la petite famille dont le nourrisson se porte bien. L’accouchement a pu être retardé de six jours, comme je l’avais conseillé. Est-ce l’effet de China 5 CH qui ralentit les pertes liquidiennes d’Ignatia qui tempère la charge émotionnelle ou d’autres raisons, ou encore la somme de tout cela ? Sans oublier le nez rouge !

                                                        *

  Cher monsieur le docteur clown,

 Voici quelques images de notre petit clown dont vous aviez failli voir le bout du nez (rouge !) dans le train … cela a été dur de le photographier avec un nez rouge, ça le fait exploser de rire quand on le lui met mais il le retire tout de suite. Il grandit, mais pas en sagesse (pansement avec dix points de suture sur le pouce écrasé dans une porte !).

 Merci pour vos vœux 2008 qui nous font plaisir et qui intriguent les enfants  avec vos jolies photos.

  Vous me dites que vous avez écrit un texte sur la canicule 2006, bien sûr que cela m’amuserait de pouvoir le voir ou le lire ! Je vous en remercie d’avance si cela est possible. Recevez…

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